François Morellet
Exposition François Morellet chez Le Corbusier
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Couvent de La Tourette
Du 12 septembre au 8 novembre 2009
Commissaire de l’exposition : Frère Marc Chauveau
À l’occasion du cinquantième anniversaire du couvent de La Tourette, les frères dominicains ont invité François Morellet à mettre en résonance son travail avec l’œuvre architecturale de Le Corbusier. Les créations de Morellet renouvellent notre regard sur l’architecture du couvent.

Les frères dominicains célèbrent en cette année 2009 le cinquantième anniversaire de leur installation au couvent de La Tourette, conçu par Le Corbusier. La décision de faire appel à Le Corbusier dans les années cinquante s’inscrit dans le contexte des relations amicales entretenues avec de grands artistes par les dominicains, au premier rang desquels figure le père Couturier, directeur de la revue L’Art sacré. D’importantes collaborations marquent le début de ces années, notamment avec Matisse pour la chapelle de Vence ; Léger et Bazaine pour l’église d’Audincourt ; et Le Corbusier pour l’église de Ronchamp. Le couvent de La Tourette est le fruit de la rencontre entre Le Corbusier et le père Couturier, de l’estime et de l’amitié qui les liaient. On trouvera aussi des marques d’amitié sincère entre l’architecte et les dominicains dans les lettres inédites reproduites dans ce livre. Après avoir été jusqu’en 1968un lieu de formation pour les frères dominicains de la Province de Lyon, le couvent s’est ouvert largement au monde en accueillant des colloques et des rencontres interdisciplinaires.Le couvent, né des liens entre Le Corbusier et les dominicains, demeure à ce jour un lieu de rencontres, notamment avec les artistes.
Le couvent est en lui-même une œuvre architecturale, qui peut accueillir des œuvres d’artistesprêts à entrer en dialogue avec elle. La Tourette n’est pas un musée, un lieu d’exposition classique, une friche industrielle reconvertie offrant des espaces disponibles à des artistes contemporains. Une exposition n’y sonne juste que s’il y a rencontre respectueuse entre l’artiste et le couvent.
Un bâtiment aussi fort et puissant invite l’artiste à une posture tout en retenue et en justesse, sans qu’il se sente écrasé par le lieu. Posture d’humilité et de discrétion. Il ne s’agit pas de remplir le couvent, ni de s’en servir comme d’un faire-valoir. Il s’agit, tout au contraire,d’entrer en conversation. Et qu’ainsi, advienne une rencontre entre l’œuvre de Le Corbusier et celle d’un artiste contemporain.
Des artistes sont invités à entrer en résonance avec le lieu, sa lumière, son atmosphère, son silence. La rigueur de ce lieu est bien particulière : elle n’est pas austère, elle est pleine d’humanité. Point n’est besoin de violenter le bâtiment : il suffit de l’écouter, de le regarder longuement, de s’y laisser toucher par le jeu de la lumière, afin que naisse un dialogue qui soit source d’enrichissement mutuel.
Ces rencontres permettent de voir autrement le bâtiment et d’y découvrir certains aspects de l’œuvre de Le Corbusier et de Xenakis, tout à coup rendus manifestes, à la plus grande surprise des frères eux-mêmes, qui y habitent et croient pourtant le connaître. Dans cette conversation intime, les œuvres exposées trouvent elles aussi une dimension, une densité nouvelles.
Le choix d’inviter François Morellet, à l’occasion du cinquantième anniversaire du couvent, est lié à la cohérence de son travail et de ses œuvres avec l’architecture de La Tourette. Les rythmes mathématiques de ses toiles, son travail sur la lumière et notamment l’intégration des néons dans ses œuvres ont toute leur place dans le réfectoire, la salle du chapitre, l’atrium et même l’église. Un ensemble de correspondances se manifeste, correspondances du silence, d’une géométrie qui n’est pas froide, mais pleine de sensibilité, d’une rigueur qui n’est pas raide, mais empreinte de poésie.
A la réflexion, il semble que, dans les modalités même du travail de François Morellet, deux registres émergent plus nettement, qui le placent en cohérence profonde avec La Tourette. D’une part, l’alliance de la lumière et du rythme. Pas la lumière seulement – il ne s’agit pas de convoquer toute l’histoire de la peinture -, mais la lumière à l’état pur, si on peut dire, réduite au néon, un trait qui entre en relation, en vibration selon des rythmes d’une grande variété.
Mais au-delà de ce résultat visible, on peut trouver une autre correspondance entre les deux œuvres, dans la manière dont elles sont élaborées. Le Corbusier, dans sa théorie du Modulor,a inscrit les mathématiques dans son architecture, non pour résoudre des problèmes techniques, mais pour développer une série de proportions à la fois variées et cohérentes. Dans son travail, François Morellet met en mouvement des lignes selon des rythmes mathématiques d’une grande variété, qui tendent vers l’infini : ainsi de ses tableaux construits autour d’une variable du nombre π. Il cherche par là à se démarquer de l’œuvre d’art « classique », aboutissement de milliers de choix, de décisions subjectives qui s’enchaînent. Morellet, sous l’influence de l’art concret, va éliminer l’intervention directe de l’artiste, limiter les décisions subjectives et fixer une règle du jeu qui, conjuguée avec le hasard, feraque l’œuvre, selon ses propres termes, « se réalise d’elle-même ». Les deux artistes ont donc en commun le souci de placer une règle, d’ordre mathématique, au tout début du processus de création, et de laisser ensuite celui-ci se développer jusqu’à susciter une émotion, une expérience que l’énoncé de la règle, dans sa rigueur, ne pouvait laisser soupçonner.
A la découverte in situ des œuvres choisies par l’artiste en fonction des lieux, la pertinence de cette rencontre nous est devenue évidente. La présence de ses œuvres révèle, au sens photographique de ce terme, les dimensions plastiques du bâtiment. Dialogue de formes, mouvement des ombres, correspondances qui en suscitent bien d’autres : poutre du bâtiment/poutre du Beaming π ; néons des toiles/néons des salles ; pans de verre ondulatoires/rythmes mathématiques des toiles ; emboîtement de volumes dans l’atrium/emboîtement de volumes de la Super position.
Dans le réfectoire, le grand tableau Deep dark ligth blue donne l’impression d’avoir été créé pour le lieu même. Les larges bandes noires cruciformes répondent aux puissantes poutres de béton du plafond et les fragiles néons bleus aux fines lignes de béton du sol. Pour l’artiste, ces néons bleus sont comme l’âme des bandes noires. Quant au Beaming π, ses poutres noires viennent s’enrouler autour d’un pilier de béton, introduisant dans le réfectoire aux lignes strictes, de la fantaisie, de la « frivolité » selon l’expression de Morellet, qui aime « chatouiller l’architecture ». Les ombres projetées des pans de verre ondulatoires de Xenakis viennent jouer sur le sol et à travers les poutres de Morellet.
Dans le jeu des correspondances plastiques, la sculpture jaune Super position, placée dans l’atrium à la croisée des espaces, résonne comme un écho aux volumes imbriqués de l’architecture. Le Corbusier aimait à dire que celle-ci est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière. En regardant la lumière varier sur la sculpture, en marchant autour, on en vient à voir La Tourette comme une grande sculpture sur laquelle la lumière vient jouer, ce à quoi nous ne pensons pas toujours. Correspondances plastiques, cohérence avec l’architecture, résonance.
Dans la salle du chapitre, le tableau 5°-95° penché vers la gauche, avec son angle de néon bleu, invite au silence. Le tableau, lisse, blanc, se détache sur le mur, grumeleux, blanc, sur lequel la lumière vibre, créant un contraste de matières. Cette œuvre calée entre deux puissants piliers de béton introduit un léger mouvement dans la pièce. Œuvre silencieuse qui invite à la contemplation.
Le Lamentable, en néons blancs, tout en fluidité, accompagne notre regard vers le puits de lumière qui surplombe le toit de l’église. Morellet a intitulé son œuvre Lamentable, pour l’impression qu’elle suscite : affaissement, effondrement, chute. Elle a été plusieurs fois exposée dans des lieux prestigieux, comme la villa Pisani, construite par Palladio près de Vicence. Mais dans l’église de La Tourette, où la messe est célébrée chaque dimanche et où l’artiste l’a installée entre les stalles, le Lamentable ne s’effondre pas : il s’élève. Notre regard monte en direction de la lumière. Cette œuvre, qui n’a pas de dimension spirituelle en elle-même, peut du coup laisser émerger une interprétation qui la dépasse. Nous ne la qualifieronspas de religieuse, mais nous pouvons y trouver un chemin. C’est notre regard sur cette œuvre,dans ce lieu, qui peut susciter une expérience spirituelle qui n’aurait pas lieu ailleurs. Dans l’église aux proportions imposantes, mais parfaitement équilibrées, et pour laquelle Le Corbusier a parlé « d’espace indicible », le travail de l’artiste et celui de l’architecte acquièrent une signification nouvelle. Cette élévation de lumière, tout en mouvement et en grâce, introduit une légèreté dans l’espace si rigoureux de l’église. Lors de l’installation de ses œuvres, François Morellet a été saisi par leur justesse et leur adéquation avec l’architecture de Le Corbusier et de Xenakis.
Comment ne pas penser à ce que disait Le Corbusier, lors d’une visite à la Tourette ? « Lorsqu’une œuvre est à son maximum d’intensité, de proportion, de qualité d’exécution, de perfection, il se produit un phénomène d’espace indicible : les lieux se mettent à rayonner, physiquement, ils rayonnent. Ils déterminent ce que j’appelle “l’espace indicible”, c’est-à-dire un choc qui ne dépend pas des dimensions mais de la qualité de perfection. C’est du domaine de l’ineffable. »
A l’occasion du cinquantenaire de La Tourette, il nous semblait important d’inviter en résidence des photographes, afin qu’ils portent un regard contemporain sur le couvent, lieu de vie d’une communauté qui l’habite toujours. Philippe Chancel, Stéphane Couturier et Pascal Hausherr y ont séjourné en juin 2009. Leurs regards invitent à une nouvelle découverte du couvent.
Stéphane Couturier cherche à associer simultanément plusieurs points de vue sur le couvent. « On est ici et là en même temps » : c’est une manière de voir deux choses à la fois. Plus que la simple restitution d’une persistance rétinienne, son travail consiste à placer les choses à un carrefour où, associées deux par deux, elles paraissent moins figées et comme prises dans un mouvement. Il entend rester dans le décalage, le « pas de côté » qui modifie les perspectives. Comment ne pas penser à Le Corbusier, aux yeux duquel l’architecture, « ça se marche », et qui invitait à une « promenade architecturale », une déambulation ? Comme au couvent, où la lumière toujours différente renouvelle à chaque instant notre regard sur l’architecture, les photographies de Stéphane Couturier ne se donnent pas en une seule fois.
C’est un regard attentif que Pascal Hausherr pose sur le couvent. Avec délicatesse, il donne à voir la vie qui s’y déroule. Il n’oublie pas que le couvent est situé sur un domaine agricole et forestier et que son architecture entre en dialogue avec la nature environnante. Il a su capter la vie silencieuse qui s’y déroule, et il rejoint par là l’intuition de Le Corbusier qui voulait procurer aux hommes ce dont ils avaient le plus besoin : le silence et la paix. Les photographies de Pascal Hausherr, tout en retenue, invitent à la contemplation du jeu subtil de la lumière sur les murs, sur les volumes.
Philippe Chancel a su saisir La Tourette en cette année de cinquantenaire et dans cette période transitoire où se poursuivent les travaux de restauration complète du bâtiment. On découvre dans ses photographies le travail des ouvriers qui, pour restaurer un monument-phare de la modernité, utilisent des techniques remontant à l’Antiquité, à l’instar de ce maçon qui, à la manière des Romains, applique son crépi à l’aide d’un rameau de buis. Elles montrent aussi les murs du couvent, avec toute leur poésie. Les traces du passage du temps, les moisissures, les coulures, les lichens disparaîtront avec la restauration. Le regard de Chancel donne ainsi à voir la vulnérabilité du bâtiment, alors que, dans quelques mois, le couvent retrouvera sa luminosité des premiers temps.
















